ATELIER SUR L’ESPACE THÉÂTRAL
En mai dernier, le Festival du théâtre des Amériques (FTA) organisait un atelier de trois jours animé par Jean-Guy Lecat sur l'espace théâtral. Deux de nos membres, Patricia Ruel et Stéban Sanfaçon y ont assisté, grâce au soutien financier de l'APASQ.
Dans le cadre de la présentation de la toute dernière création de Peter Brook, « Le Costume », Le Festival de
Théâtre des Amériques a organisé un atelier de trois jours, animé par Jean-Guy Lecat, Directeur technique de Peter Brook depuis 1976. Occasion quasi unique de se retrouver dans un groupe d'une
vingtaine de personnes de tout âge, pour faire la découverte d'un génie de l'espace.
Nous avons donc fait avec lui ce que nous ne faisons jamais, c'est-à-dire, se voir et se parler entre scénographes, techniciens, directeurs de production, éclairagistes, architectes. C'est
tout.
En réalité, cet homme à l'expérience unique et captivante nous a d'avantage ramené vers des questionnements simples, comme : pourquoi fait-on du théâtre ? Le théâtre est en réalité un instrument
qui nous permet d'éclairer les multiples incompréhensibilités de la vie. Qu'est ce qu'une salle de spectacle doit être ? L'être humain a un besoin naturel de se retrouver en cercle, autour d'un
point commun, comme un centre d'énergie. Malheureusement, la majorité des salles sont conçues sur une base rectangulaire, et la scénographie doit se confronter et s'adapter pour recentrer
l'attention du public dans le spectacle, et non pas simplement vers le spectacle. Il y a un centre de gravité virtuel dans chaque lieu.
Nous avons donc profité de nos trois matinées pour visiter plusieurs lieux théâtreux de Montréal. Des théâtres rénovés comme le Monument-National, jusqu'aux salles entièrement nouvelles, comme
l'espace GO. Sans oublier les casernes et usines transformées en salles de spectacle.
La question à laquelle il nous ramenait toujours : Quelle est la première impression lorsqu'on entre dans une salle ?
Le lieu au service du spectacle
Monsieur Lecat est un maître dans l'art de créer une bonne relation entre la scène et la salle, mais plus particulièrement entre le
spectateur et le spectacle. La différence est au niveau de l'objectif même de la représentation que nous avons voulu concevoir. Le lieu théâtral est un outil, on ne devrait pas avoir peur de le
briser, de faire des trous dans les murs, de visser dans le plancher. Le théâtre dans son architecture ne doit pas imposer une censure sur l'objet même de notre représentation. Il faut
constamment avoir en tête que rien n'est jamais fini. Ainsi on laissera les lieux vieillir d'euxmêmes, avec les traces de la présence des gens, et en effaçant la froideur aseptisée d'un lieu
neuf. Plus on se sent près de la matière brute, plus on se rapproche de la nature, et la nature nous apporte inconsciemment une sécurité mentale, tout comme d'entrer par le fond de la salle pour
reconnaître les lieux dans toute sa périphérie pour rétablir son sens de l'orientation et ainsi être en confort mentalement. Lorsqu'on va au théâtre, c'est comme si on entrait dans une prison,
les portes se referment sur nous. Notre liberté propre est pour un instant à la merci du spectacle.
Une des grandes vertus d'un spectacle, c'est de nous transporter dans une atmosphère particulière, et ça, ça peut se faire n'importe où, même dans un hangar désaffecté.
Attention, ça ne signifie pas de travailler avec peu de moyens. Décor minimaliste, mais pas nécessairement économique. À plusieurs reprises, l'équipe de Brooks s'est retrouvée devant la seule
option de reconstruire un autre théâtre dans un théâtre qui ne convenait pas à la pièce jouée. Soit par ses proportions distanciatives ou par ses matériaux. Le souci d'adapter tout le lieu
(l'entrée extérieure, le hall, les accès, la billetterie) pour créer une ambiance qui donne un confort mental ou un inconfort selon l'intérêt de la pièce.
Adapter pour créer une âme
La question essentielle du scénographe est celle de faire disparaître la salle (intelligemment) ou de créer une unité entre l'ambiance de la salle et celle du spectacle. On peut adapter un lieu à ce qu'on veut dire en lui apportant un côté théâtral ou faire le choix d'amener un lieu fictif dans un théâtre. Que ce soit dans une salle qui manque d'âme ou dans un cas où l'architecte a tenté de faire une oeuvre plutôt que de faire une salle de spectacle. Les références visuelles dans notre champ de vision accentuent l'effet de distance entre le spectateur et le spectacle : l'inclinaison des gradins, la luminosité, le cadre de scène, les décorations de la salle, les couleurs. Puis, l'adaptation de l'acoustique des lieux, une des préoccupations préférées de monsieur Lecat, élément souvent inconnu des scénographes et combien important pour que le spectateur ressente l'ambiance qu'on lui offre.
La tendance technologique et l'âme d'un spectacle
La science de l'image, qu’elle soit technologique ou historique, demeure un simple outil pour illustrer l'âme d'un spectacle. Il est
facile d'avoir un résultat où la technologie déborde sur la créativité puisque l'imagination de l'homme n'a pas besoin d'être encadrée par des artifices. À mon avis, on se retrouve devant le même problème face à une conception visuelle qui
se veut fidèle à une époque. L'hyperréalisme historique est une perversion tout comme l'abus de la technologie. C'est le résultat d'un manque d'équilibre en relation avec notre imaginaire propre
et libre. Peu importe l'outil scientifique utilisé, il doit répondre à une question fondamentale à la conception du spectacle pour devenir clair et simple, parce que la simplicité c'est la clarté
des choses.
Même si le théâtre est l'univers de la discussion et des rencontres, cela n'empêche pas que la majeure partie du travail des concepteurs se fait dans la solitude. Ce séminaire avec Jean-Guy Lecat
fût une occasion unique de briser notre isolement et d'approfondir ensemble des questionnements purs et simples. Chaque démarche de création demeure personnelle, mais faire l'exercice de
verbaliser ensemble nos réflexions devient une prise de conscience de ce qu'on fait et de ce qu'on ne fait pas bien.
C'est de faire la découverte de ce qu'on croyait savoir. C'est aussi de se redonner la magie et l'énergie pour que chaque projet demeure une nouvelle aventure. Mais avec la conscience de ses
choix. Δ
« CONTINUEZ DE VOUS RETROUVER ET DE DISCUTER... » par Patricia Ruel
'est ce que j'ai trouvé formidable dans ce stage sur l'espace théâtral : la discussion sur l'essence même de notre métier. Lorsqu'on se rencontre entre gens de même discipline, les discussions tournent souvent autour des conditions de travail, rarement autour de la création. Nous ne prenons pas assez le temps de s'interroger sur la pratique de notre métier, sur la façon d'habiter l'espace autrement.
LETTRE ENVOYÉE PAR JEAN-GUY LECAT À TOUS LES PARTICIPANTS À L’ATELIER THÉÂTRAL
Nous nous sommes quittés un peu vite, j'aimerais donc ajouter quelques mots : Pourquoi fait-on du théâtre ? C'est une question sans fin.
« Vous savez le théâtre, on s'en fiche complètement » nous dit P. Brook. C'est souvent une abstraction, un malentendu. Une seule chose
intéresse les êtres humains : la vie ; mais comme elle est incompréhensible, il est intéressant de se tourner vers un instrument qui peut nous éclairer : le théâtre.
La scène est au service de la vie, elle en est son reflet et réuni sur scène tous les éléments nécessaires pour distiller la vie ou pour faire apparaître sa partie invisible, est une opération
difficile.
Comment fait-on du théâtre ? On retrouve au théâtre les questions éternelles et parfois la réalité nous dépasse. C'est pourquoi la forme doit continuellement changer, s'adapter tout en restant
totalement au contact de ses propres besoins, et de cause le public.
Entre le pourquoi et le comment « le grand secret du théâtre c'est seulement la discussion, elle seule permet de sortir de cette affreuse souricière » (P. Brook).
Continuez de vous retrouver et de discuter entre vous et ainsi de prolonger ces « rencontres de Montréal ». J'aimerais vous dire merci. Merci d'avoir eu envie de partager et de faire exister ces
moments rares ( trop rares ) où tout simplement on peut essayer d'aller plus loin, et on ne peut le faire seul.
C'était pour moi particulièrement enrichissant.
Bon travail et à bientôt.
Jean-Guy
Lecat
Décorateur/scénographe
Officier des arts et des lettres